Insulaires et continent
Je vais tenter de vous expliquer ce que ressentent des néo-calédoniens fraîchement arrivés en Métropole. Du moins, à Paris, car en l’occurrence c’est à Paris que nous sommes. Etant désormais parfaitement adaptée, je me souviens quand même des débuts, qui étaient assez comiques en somme.
J’ai quitté mon beau caillou un matin du mois de septembre 1998, pour mes 19 ans révolus, accompagnée de mon papa. Le voyage a lui-même été une catastrophe : partie avec le nez plein et les yeux rouges, mes oreilles ont très mal supporté la pression (pourtant j’avais déjà fait ce voyage plusieurs fois sans souci). J’avais terriblement mal, et l’hôtesse a pensé que me mettre du sérum physiologique dans les oreilles serait une bonne idée… Bien mal lui en a pris, car cela n’a fait qu’aggraver le souci. Résultat, je suis arrivée à Roissy, en pleurant de douleurs, et avec du sang dans l’oreille.
Là, il nous fallait toutefois d’abord récupérer nos bagages avant toute chose. Imaginez : 4h30 du matin à Roissy, pas très animé, moi voyant défiler toutes les valises, et être récupérées par les autres passagers, jusqu’à que le tapis continue de défiler mais vide…Nous sommes allées immédiatement les réclamer à une jeune dame supposée responsable. Cette grognasse imbécile nous a alors dit qu’elle devait être perdue, et qu’on nous rembourserait environ 2000 FCFP par kilo ( 16 € environ). Moi avec mon oreille saignante, j’a failli l’étriper sur place, en lui expliquant de façon polie que je venais de 22 000 km, et que tous mes souvenirs étaient dans cette valise, qu’il était hors de question que je vive sans elle, et qu’elle avait intérêt à la chercher. Bref, discussion inutile. Fort heureusement, avoir un tonton à Air France ça sert, car sur sa demande j’ai envoyé illico une lettre de plainte contre la grognasse dite employée ; et lui a fait en sorte qu’on retrouve ma valise. Celle-ci avait été « oubliée » à Tokyo, comme c’est amusant.
Entre temps, nous nous sommes rendus à l’hôpital pour que je ne perde pas totalement l'usage de mon ouïe. Là bas, j’ai du poireauté aux urgence 4 heurs avant qu’on me soigne (oui j’ai bien dit les urgences), en pleurant de douleur, et en espérant qu’on m’achève. Après toutes ces mésaventures, qui donnaient au début de ma vie en France des allures de cauchemar ( je commençais déjà à me voir repartir finalement avec papa, hein, plutôt que de mourir chez cette bande de ploucs), nous sommes enfin allés nous reposer à l’hôtel.
Ma rentrée scolaire se faisait le lendemain, j’ai donc du me familiariser très vite avec le métro, afin de ne pas me perdre 6 fois par jour. C’est là que j’ai découvert que les gens dans le métro, ils sont pas contents, non, ils sont pas contents, et ils le montrent. Toi, gentille, tu débarques de ton île avec ton grand sourire, et ta politesse mal placée (oui, il est parfois très mal vu ici de dire « bonjour »), et on te renvoie une grimace. J’ai alors pensé que peut être tous ces gens avaient eu des graves problèmes dans leur enfance, qui les empêchaient de sourire, ou bien que le gouvernement avait interdit le sourire sous peine de prison pendant que je passais 24 heures dans l’avion (z’auraient pu nous prévenir à l’aéroport, quand même).
Première journée d’école donc, au milieu des autochtones. Ouf, à priori, ils avaient l’air d’être normaux comme vous et moi, et parlaient la même langue que moi (je précise au cas où que je plaisante bien sûr, je ne suis pas débile à ce point là). Quelques jours plus tard, je prenais possession de ma chambre au Palais de la femme, foyer pour jeunes femmes. Et mon papa m’abandonna dans cette jungle, me laissant un téléphone portable, une carte bleue et un chéquier pour survivre….Ce n’est que plus tard que je compris que ces trois choses guideraient mon existence….
Le Palais de la Femme est un endroit hors du commun, je pense d’ailleurs qu’il se situe dans une faille spatio-temporelle. Exclusivement réservée aux femmes, aucun homme n’a le droit de pénétrer dans son enceinte. Aucune bouteille d’alcool non plus d’ailleurs, ce qui fut un brin traumatisant les premiers temps. Les personnes y travaillant sont essentiellement des bonnes sœurs. Chaque dimanche elles proposaient la messe à qui voulait ( pas moi, donc), et elles te regardaient de travers quand tu sortais un peu dénudée, ou que tu rentrais pétée à 4h du mat’ ( il fallait sonner à la grille et se montrer à la caméra). Les salles de bain et les WC étaient communs, et situés à l’opposé de ma chambre. Quelle joie de s’habiller en pleine nuit pour traverser l’étage pour se soulager…Et les rouleaux entiers de PQ que j’ai usé pour recouvrir les wc…aaaah, de grands moments gravés dans ma tête…
Lors de ces premiers mois passés ici, j’ai appris les mœurs locales. C’est toute une technique de tirer une tronche de suicidaire le matin dans le métro, ça se travaille. Mes premières visites dans les supermarchés m’apprirent que non, ils ne connaissent pas les tim-tam, ni le soyo, ni les twisties, ni la mayo kraft. J’ai donc trouvé des produits de substitution, et j’ai parcouru la ville pour trouver du soyo (pas de substitution possible).
Mais on sait maintenant qu'il y a des tim tam et des twisities à Londres où vit le frérot, mouhahahaha…..
J’ai aussi découvert qu’ici les épiceries sont des épiceries, que les tabacs sont des tabacs, et les stations d’essence des stations d’essence. Et oui, en Calédonie, une épicerie fait aussi tabac. En fait, tout le monde fait tabac là bas. Ca peut sembler étrange, mais sur le coup c’était surprenant.
Ma deuxième grande surprise fût la taille et le prix des crevettes. Non seulement elles ont l’air de bébés crevettes, mais en plus elles coûtent un œil. Nos crevettes à nous, ils ont tendance à appeler ça des gambas, tssss… A côté de ça, c’est quand même la France, et j’ai découvert qu’on pouvait faire un magasin rien qu’avec des fromages différents (si, si), que les pâtisseries vont en général par dix par pâté de maison, et qu’il existe des variétés de charcuterie inimaginables.
Le plus dur fût quand même de réaliser que la plage la plus proche était à 2h de route, et quand on a toujours été entourée de la mer, c’est bizarre. Quand mon chéri m’a rejoint ici, il a appris quelque chose d’important : non, on ne va pas acheter son pain en plein hiver en short et en claquettes, c’est froid, et les gens ont peur. Les premières fois qu’il s’est retrouvé en présence de jeunes autochtones qui usaient couramment du verlan, il me jetait des regards inquiets emprunts d’incompréhension. Depuis, il s’exprime dans un verlan déroutant…Au début, j'avais tendance à lâcher inopinèment certaines expressions bien de chez nous ("yossi ! yahoué! lônculé ! lôngin") quand j'étais surprise, et on me regardait comme une extra-terrestre…Ca m'arrive encore parfois…
Le plus drôle, c'est l'habitude qu'on a de dire "tata" pour dire au revoir, et de voir le regard perdu de son interlocuteur en train de se demander pourquoi on le prend pour notre tante…
Par contre, aussi adaptée que je sois, NON, je dis NON, jamais je ne dirai "tongues", lônculé c'est des claquettes, pas des tongues, tssss…(ceci dit, mon chéri le dit parfois et ça m'inquiète…je devrai peut être lui faire faire une cure de Brousse en Folie)
Quel désarroi aussi pour nous tous calédoniens, de constater, que le riz n’est pas l’aliment principal, et qu’en plus ils ne savent pas le faire correctement. Combien de fois me suis-je retrouvée en présence de riz en sachet Uncle Ben’s et être obligée d’en manger… ?
Heureusement qu’ils ont plein d’autres trucs très bon…comme le vin, le fromage, le saucisson (très bon chez nous, oui, mais pas pareil quand même) et les pâtisseries.
La découverte de l'hiver est un des grands moments pour nous : déjà l'hiver c'est froid. Et apprendre à sortir couverts de 3 pulls demande du temps. Mon homme a aussi très vite compris que la neige, oui c'est jouli, mais c'est aussi mouillé et froid, et que non il ne faut pas se rouler dedans….
L'été est également source d'étonnement au début. En effet, nous on a l'habitude d'être habillés légèrement. Mais alors ici, dès que tu montres un bout de peau,tu te fais remarquer. Et bonjour les remarques salaces dans la rue.
Une des choses les plus difficiles au début, ce sont les gens qui ne savent pas forcément où se trouve notre pays, mais surtout qui ignorent que nous sommes français. Jusque là c’est pardonnable, on n'est pas tous calés en géographie, hein, ce qui l’est moins ce sont les préjugés selon lesquels ils pensent que nous sommes censés être tous noirs, et qu'on se mange entre nous, ou que nous sommes totalement sous évolués. Ce n’est pas une généralité, mais on rencontre encore des gens qui pensent ainsi.
Une des grandes reçues qui circule et qui agace, c’est celle selon laquelle les gens des îles sont feignants, et ne travaillent que très peu. Alors non, nous commençons certes plus tôt le matin (entre 5h et 7h30 souvent), et beaucoup travaillent encore à 18h passées.
Ce n’est absolument pas la même vie, ici, on se retrouve aux terrasses des cafés pour prendre un verre, sapées comme des photos de mode (et on adore ça !), à Nouméa, on se retrouvait à la plage en short et en paréo (on aime aussi !). Ici, personne ne nous connaît, je peux rouler sous une table un soir, sans qu’on vienne me le rapporter le lendemain. Là bas, le moindre pet de travers est rapporté jusqu’à Koumac. Ca peut parfois être amusant, parfois carrément gonflant. C’est une liberté séduisante, que j’ai du mal à imaginer abandonner un jour. Cet anonymat a ça de bien : on ne te pose pas de questions quand tu tires la tronche le matin. Certains diront que c’est triste que personne ne se préoccupe de vous dans la rue, mais c’est comme chaque chose, ça a ses avantages et ses inconvénients.
Là bas, les gens vous connaissent, du moins ils croient vous connaître, et c’est parfois là que ça pèche. On croît vous connaître, on vous catalogue, alors que s’ils vous voyaient ici, ils ne vous reconnaîtraient pas. On joue des rôles différents.
La Calédonie c’est un peu comme une bulle dorée, protégée, proche du paradis diront certains. C’est vrai, c’est magnifique, c’est chaleureux, à l’abri des difficultés qu’on connaît ici. Mais on a aussi une chance inestimable de pouvoir voir autre chose, de découvrir des cultures, des mentalités différentes. C’est très présent à Paris, où vous croisez toutes sortes de personnes, de toutes nationalités. On apprend beaucoup des autres, et on fait disparaître énormément de préjugés. (bon ok, le français moyen dans le métro le matin ne se lave pas, ça c’est peut être un peu vrai…vu les odeurs qui se dégagent). On réalise justement à quel point la vie en Calédonie est d’un niveau supérieur, et qu’il est bien malvenu de s’en plaindre. On découvre aussi que vivre dans une ville au cœur de L’Europe a beaucoup d’avantages, et que ce sont des vies qui ne seront jamais comparables.




